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Fanal · Choléra 2026/1

Les deux vies du choléra en Haïti (2010–2025)

Épidémie initiale, élimination et résurgence : quinze ans de données épidémiologiques, analyse spatiale, impact OCV et croisement avec la crise socio-économique

AuteursReginald VictorInstitutionFanal — fanal.mediaPublié30 mai 2026
choléraépidémiologieMSPPPAHOOCVvaccinationrésurgenceWASHtriple criseHaïti

Cette étude est une note analytique Fanal construite sur des données épidémiologiques publiques (MSPP, CDC, PAHO, OMS) et socio-économiques (FAO/WFP, ACLED, IHSI). Les données choléra 2023-2024 sont estimées par différence de cumulatifs PAHO — qualité 2. Les projections T2 2025 sont indicatives et supposent l'absence de choc majeur. La sous-déclaration dans les zones sous contrôle de gangs est probable et non quantifiable précisément.

Résumé

Cette étude analyse quinze ans d'épidémiologie du choléra en Haïti (2010–2025) à travers un dataset de 15 points annuels couvrant cas suspects, décès, CFR, doses OCV, taux d'attaque et distribution départementale. La trajectoire se structure en trois phases : Épidémie 1 (2010-2019, ~820 300 cas cumulés, 9 792 décès), Interruption (fév. 2019 – sept. 2022, zéro cas confirmé), et Résurgence (oct. 2022 – présent, ~88 300 cas, 1 323+ décès). Trois résultats analytiques centraux émergent. Premièrement, l'épicentre s'est déplacé de l'Artibonite rural (42,5 % des premiers cas en 2010) vers l'Ouest urbain (36,1 % en 2022-2023), marquant le passage d'une épidémie d'introduction externe (MINUSTAH) à une épidémie de délabrement institutionnel urbain. Deuxièmement, les deux campagnes OCV majeures (820 000 doses post-Matthew 2016 → −67 % de cas en 2017 ; 2,4 M doses 2022-2024 → −81 % en 2024) montrent des effets cohérents avec une efficacité de 60-80 %, sans pouvoir établir une preuve causale rigoureuse. Troisièmement, le croisement avec le dataset socio-économique Fanal-Agro révèle une « triple crise » en 2022-2023 : convergence maximale de cas de choléra, d'insécurité alimentaire IPC Phase 3+ (5 M de personnes) et d'incidents armés ACLED. Le CFR de 1,46 % au T1 2025 dépasse le seuil d'urgence OMS (1 %), avec la saison pluvieuse d'avril 2025 comme risque de rebond documenté.

Question de recherche

Les deux épidémies haïtiennes de choléra partagent-elles les mêmes mécanismes d'entrée et de sortie, quels facteurs structurels expliquent le déplacement de l'épicentre vers l'urbain en 2022, et les données disponibles permettent-elles de projeter la trajectoire de la résurgence en cours ?

Résultats clés

Cas cumulés Épidémie 1

820 300

9 792 décès — 57 % des cas mondiaux en 2010-2011

Élimination historique

Fév. 2019

3 ans sans cas confirmé — unique en Caraïbe

CFR démarrage résurgence

2,25 %

Identique à 2010 — seuil urgence OMS = 1 %

Impact OCV 2022-2024

−81 %

cas en 2024 vs 2023 après 2,4 M doses OCV

Indicateurs de contexte

Cas cumulés résurgence (oct. 2022 – août 2024)

~88 300

~13× moins que l'Épidémie 1 — mais CFR plus élevé (1,47 % vs 1,17 %)

MSPP / PAHO PHSA août 2024

Décès cumulés résurgence

1 323+

Sous-déclaration probable dans les zones sous contrôle de gangs depuis 2023

MSPP / PAHO

Doses OCV administrées (résurgence)

2 432 551

Volume comparable à l'ensemble de l'Épidémie 1 (2,5 M doses sur 9 ans) — administré en 2 ans

UNICEF / PAHO

CFR Q1 2025

1,46 %

Dépasse le seuil urgence OMS (1 %) — persistance de la crise de létalité

MSPP / Haitian Times, 29 mars 2025

Tableau de bord analytique

Tableau de bord analytique

Choléra en Haïti — 2010-2025

Sources : MSPP, CDC, PAHO, OMS · Fanal 2026

Cas suspects annuels (barres proportionnelles — non logarithmiques pour lisibilité), colorés par phase épidémique. Les années 2020-2021 sont la période d'élimination confirmée par l'OMS/PAHO (zéro cas).

2010
91 770 cas · 2 071 décèsÉpidémie 1
2011
352 033 cas · 3 651 décèsÉpidémie 1
2012
170 831 cas · 1 800 décèsÉpidémie 1
2013
75 000 cas · 800 décèsÉpidémie 1
2014
21 916 cas · 307 décèsÉpidémie 1
2015
36 045 cas · 322 décèsÉpidémie 1
2016
41 119 cas · 370 décèsÉpidémie 1
2017
13 681 cas · 159 décèsÉpidémie 1
2018
3 831 cas · 68 décèsÉpidémie 1
2019
636 cas · 5 décèsÉpidémie 1
2020
Zéro cas — élimination confirmée
0 cas · 0 décèsInterruption
2021
Zéro cas — élimination confirmée
0 cas · 0 décèsInterruption
2022
20 262 cas · 457 décèsRésurgence
2023
54 413 cas · 699 décèsRésurgence
2024
10 322 cas · 148 décèsRésurgence
2025
1 298 cas · 19 décèsRésurgence
Épidémie 1
Interruption
Résurgence

Sources : MSPP NCSS, CDC MMWR, PAHO sitreps, OMS. Données 2024 = Jan-Août seulement. Données 2025 = Q1 (Jan-Mars).

Contexte — introduction, élimination et retour d'un pathogène

Le choléra était absent d'Haïti depuis plus d'un siècle avant le 21 octobre 2010. Son introduction est l'une des catastrophes sanitaires les mieux documentées et les plus controversées de l'histoire récente des Nations Unies : la contamination de la Rivière Meille par les eaux usées de la base MINUSTAH de Mirebalais a été confirmée scientifiquement par plusieurs équipes indépendantes (CDC, Harvard, etc.) et reconnue par l'ONU en 2016. Dans un pays déjà sous le choc du séisme de janvier 2010, l'épidémie a tué près de 10 000 personnes et infecté plus de 820 000.

Ce contexte d'introduction externe dans une population totalement naïve (sans immunité acquise) explique l'explosion initiale de 2010-2011. Il explique aussi pourquoi l'élimination de 2019 a été possible : une fois la transmission rompue, il n'y avait pas de réservoir animal ou environnemental local stable pour maintenir le pathogène. La résurgence de 2022 n'est donc pas un échec du plan d'élimination — c'est une réintroduction dans un contexte radicalement différent : non plus par des Casques bleus étrangers, mais par la dynamique interne de la crise humanitaire et sécuritaire.

Le tableau de bord ci-dessous offre une lecture interactive de la série temporelle complète, de la répartition départementale et de l'impact OCV. Les données sont issues de quatre fichiers CSV (fanal-cholera-dataset) construits à partir des sources MSPP, CDC, PAHO, OMS et Haitian Times.

Statistiques descriptives — série complète 2010–2025 (hors années zéro)

IndicateurMinimumMoyenne (Ép. 1)MaximumRésurgence moy.
Cas suspects / an636 (2019)80 703352 033 (2011)21 574
Décès / an5 (2019)9293 651 (2011)331
CFR (%)0,79 % (2019)1,17 %2,26 % (2010)1,47 %
Doses OCV / an0288 889820 000 (2016)810 850
Taux attaque (/ 100k)5,9 (2019)7403 500 (2011)247

Sources : MSPP, CDC MMWR, PAHO, UNICEF. La moyenne Épidémie 1 exclut les années 2020-2021 (zéro cas). CFR moyen résurgence = moyenne des quatre périodes disponibles (Q4 2022, 2023, Jan-Août 2024, Q1 2025). Le CFR de la résurgence (1,47 %) est plus élevé que celui de l'Épidémie 1 (1,17 %) — malgré l'expérience accumulée, le manque d'accès aux soins annule les gains.

Méthodologie — quatre fichiers, cinq angles d'analyse

Le dataset fanal-cholera-dataset comprend quatre fichiers CSV complémentaires. Le fichier 01_cholera_annuel.csv couvre les données épidémiologiques annuelles (15 périodes, 2010-2025) avec cas suspects, cas confirmés, décès, hospitalisations, CFR, taux d'attaque, doses OCV, contexte et qualité de la donnée. Le fichier 02_cholera_cumulatifs.csv documente 12 jalons cumulatifs de référence utilisés pour valider les estimations annuelles. Le fichier 03_cholera_departemental.csv fournit la répartition géographique pour octobre-novembre 2010 (3 départements) et octobre 2022-décembre 2023 (10 départements). Le fichier 04_cholera_indicateurs.csv est un panel enrichi avec les indicateurs dérivés : cas pour 100 000 habitants, variations en pourcentage et classification d'intensité.

Cinq angles analytiques structurent cette étude. L'analyse temporelle (section suivante) lit la série complète 2010-2025 en identifiant les trois phases et les événements clés. L'analyse comparative Épidémie 1 / Résurgence construit un tableau de bord comparatif sur les indicateurs clés. L'analyse spatiale exploite les données départementales pour documenter le déplacement de l'épicentre. L'analyse dose-réponse OCV s'appuie sur deux tests naturels (2016 et 2022-2024) pour évaluer l'effet vaccinal. L'analyse croisée socio-économique met en relation les données épidémiologiques avec le dataset Fanal-Agro 2014-2024.

  • 1. Analyse temporelle — série 2010-2025

    Lecture de la série complète (15 points annuels) avec identification des trois phases et des événements clés annotés : séisme (jan. 2010), introduction MINUSTAH (oct. 2010), pic (2011), Matthew (oct. 2016), élimination (fév. 2019), résurgence (oct. 2022). Échelle logarithmique pour les cas suspects.

  • 2. Comparaison Épidémie 1 vs Résurgence

    Tableau de bord comparatif sur 10 indicateurs clés : durée, cas totaux, pic annuel, CFR moyen, CFR initial, épicentre, cause d'entrée, doses OCV, part des cas mondiaux. Identification des similitudes (CFR initial) et différences (géographie, mécanisme).

  • 3. Analyse spatiale — répartition départementale

    Comparaison directe des deux distributions : 3 départements Oct-Nov 2010 (CDC MMWR) vs 10 départements Oct 2022 – Déc 2023 (PAHO sitrep n°20). Calcul des taux d'attaque estimés par département. Interprétation du déplacement Artibonite → Ouest.

  • 4. Analyse dose-réponse OCV — deux tests naturels

    Méthode avant-après sur les deux grandes campagnes : 820 000 doses 2016 et 2,43 M doses 2022-2024. Calcul des réductions de cas et décès l'année suivante. Discussion des limites (absence de contrôle, sous-déclaration, cycles naturels).

  • 5. Croisement socio-économique — triple crise 2022-2023

    Mise en relation avec le dataset Fanal-Agro (insécurité alimentaire IPC, emploi informel, ACLED). Construction d'un indicateur de convergence des trois crises. Identification des mécanismes causaux documentés (WASH, nutrition, accès aux soins).

Résultats — quinze ans de données, trois constats centraux

Le premier constat est structurel : le CFR de démarrage de la résurgence (2,25 % en Q4 2022) est quasi-identique à celui de 2010 (2,26 %). Ce résultat est contre-intuitif après 12 ans d'expérience. Il indique que la capacité de réponse initiale au choléra à Port-au-Prince en 2022 était aussi limitée que celle à l'Artibonite en 2010 — non pas par ignorance, mais par destruction systémique des infrastructures de soins sous pression des coalitions armées.

Le deuxième constat est géographique : le déplacement de l'épicentre de l'Artibonite rural vers l'Ouest urbain traduit un changement de nature de l'épidémie. En 2010, la propagation suit les voies d'eau et les flux de population depuis la zone d'introduction externe. En 2022, elle suit les zones de densification des vulnérabilités urbaines — camps de déplacés, quartiers sans accès à l'eau potable, hôpitaux fermés. C'est le passage d'une épidémie d'importation à une épidémie de conditions.

Le troisième constat est encourageant mais conditionnel : les deux grandes campagnes OCV montrent des effets cohérents avec une réduction de 60-80 % des cas, mais ces effets sont observés dans des contextes où l'accès à la vaccination elle-même est menacé (zones de gangs, camps non couverts). L'OCV est efficace — mais sa chaîne de distribution est aussi fragile que le système de santé qu'elle est censée soutenir.

Vue synthétique de la série temporelle complète — Haïti 2010-2025
Résumé visuel des 15 ans de données : barres de cas suspects (log), ligne CFR, seuil OMS 1 % (pointillé rouge). Les trois phases sont lisibles : la décrue 2012-2019, l'interruption 2020-2021, la résurgence 2022-2025.Source : Fanal — MSPP, CDC, PAHO, OMS

Synthèse des trois constats centraux

ConstatDonnée-cléInterprétation
CFR initial identique2,26 % (2010) = 2,25 % (2022)Accès aux soins aussi dégradé en 2022 qu'en 2010
Déplacement épicentreArtibonite 42,5 % (2010) → Ouest 36,1 % (2022)Passage d'épidémie d'importation à épidémie de conditions
Effet OCV cohérent−67 % cas après 2016, −81 % cas après 2024Efficacité vaccinale confirmée mais chaîne de distribution fragile
Triple crise 2022-20235 M insécurité alim. + 54 k cas + incidents ACLED maxConvergence maximale des trois facteurs de vulnérabilité
Sous-déclaration probableCFR > 1 % persistant + 48 % hôpitaux sous gangsBiais de surveillance non quantifiable depuis 2023

Sources : MSPP, PAHO, CDC, OCHA, FAO/WFP. Ces cinq constats constituent le cadre interprétatif de l'étude. Ils indiquent collectivement que la résurgence haïtienne est moins sévère que l'Épidémie 1 en volume absolu, mais plus préoccupante en termes de létalité (CFR) et de conditions structurelles sous-jacentes.

Dynamique épidémique 2010–2025 — trois phases, deux épidémies

La série temporelle complète révèle une structure en trois actes sans précédent dans l'histoire épidémiologique des Caraïbes. L'Épidémie 1 (2010-2019) démarre avec une violence brutale — 91 770 cas et 2 071 décès en seulement 10 semaines (oct.-déc. 2010) — avant d'atteindre son pic historique en 2011 (352 033 cas, 3 651 décès). La décennie suivante est une longue décrue ponctuée par deux rebonds : El Niño en 2015 (+64 %) et l'ouragan Matthew en 2016 (+14 %). Le dernier cas confirmé de l'Épidémie 1 est signalé le 4 février 2019.

L'interruption (fév. 2019 – sept. 2022) constitue en elle-même un résultat scientifique majeur : Haïti, pays classé parmi les plus vulnérables au monde, a effectivement éliminé le choléra. La PAHO déclare officiellement l'élimination en février 2022 — sept ans après le lancement du Plan national d'élimination 2013-2022. Pendant trois ans, aucun cas n'est confirmé malgré le séisme d'août 2021 et l'assassinat du président Moïse en juillet 2021.

La résurgence (oct. 2022 – présent) repart de zéro avec les deux premiers cas confirmés le 1er octobre 2022 dans le département de l'Ouest — non plus en Artibonite comme en 2010. En 2023, l'expansion touche les 10 départements (54 413 cas). Le ralentissement de 2024 (−81 % de cas vs 2023) est encourageant, mais le CFR de 1,46 % au T1 2025 dépasse le seuil d'urgence OMS de 1 %.

Série temporelle des cas suspects, décès et CFR — Haïti 2010-2025
Cas suspects annuels (barres, échelle logarithmique, axe gauche), décès (ligne rouge, axe droite) et taux de létalité CFR (ligne pointillée, axe secondaire), 2010-2025. Les trois phases sont délimitées : Épidémie 1 (bleu), Interruption (gris), Résurgence (orange). La ligne horizontale en pointillé marque le seuil d'urgence OMS CFR = 1 %.Source : Fanal — données MSPP, CDC, PAHO, OMS

Données épidémiologiques annuelles complètes — Haïti 2010–2025

AnnéePhaseCas suspectsDécèsCFR (%)OCV dosesIntensité
2010Épidémie 1 — démarrage91 7702 0712,26 %0Élevé
2011Épidémie 1 — pic352 0333 6511,04 %0Très élevé
2012Épidémie 1 — plateau170 8311 8001,05 %0Très élevé
2013Épidémie 1 — déclin75 0008001,07 %158 000Élevé
2014Épidémie 1 — déclin21 9163071,40 %180 000Modéré
2015Épidémie 1 — rebond El Niño36 0453220,89 %200 000Élevé
2016Épidémie 1 — rebond Matthew41 1193700,90 %820 000Élevé
2017Épidémie 1 — déclin rapide13 6811591,16 %700 000Modéré
2018Épidémie 1 — fin3 831681,78 %400 000Faible
2019Épidémie 1 — extinction63650,79 %50 000Faible
2020–2021Inter-épidémique — zéro000Zéro
2022 (Q4)Résurgence — démarrage20 2624572,25 %1 170 800Modéré
2023Résurgence — expansion54 4136991,28 %1 034 751Élevé
2024 (Jan-Août)Résurgence — ralentissement10 3221481,43 %227 000Modéré
2025 (Q1)Résurgence — persistance1 298191,46 %0Faible

Sources : MSPP/NCSS, CDC MMWR, PAHO sitreps, OMS, Haitian Times. Les données 2024 couvrent Jan-Août seulement ; 2025 couvre Jan-Mars (Q1). La qualité de données est cotée 1 (officielle) pour 2010-2011, 2014-2017, 2022 et 2 (estimée par différence cumulative) pour 2012-2013, 2018, 2019, 2023-2025.

Comparaison Épidémie 1 (2010-2019) vs Résurgence (2022-présent)

La comparaison des deux épidémies révèle des similitudes troublantes dans la cinétique d'entrée (CFR initial > 2 %), mais des différences profondes dans les mécanismes de propagation et les contextes institutionnels. L'Épidémie 1 est une épidémie classique d'introduction externe dans un pays naïf immunologiquement — expansion géographique explosive (10 départements en 29 jours), dominée par l'Artibonite (42,5 % des premiers cas), là où les Casques bleus népalais ont contaminé la Rivière Meille.

La résurgence de 2022 est une épidémie de contexte humanitaire urbain. Son épicentre est l'Ouest — département de Port-au-Prince (36,1 % des cas), marqué par la densité des camps de déplacés, l'effondrement des infrastructures WASH sous contrôle de gangs, et la rupture du système de santé. Le Centre et l'Artibonite suivent, mais le gradient s'est inversé : ce ne sont plus les zones rurales d'introduction initiale qui dominent, ce sont les zones d'accumulation de vulnérabilités urbaines.

La vitesse de sortie est le différenciel le plus marquant. L'Épidémie 1 a nécessité 9 ans de déclin progressif malgré 2,5 millions de doses OCV et un plan d'élimination national. La résurgence montre un ralentissement de 81 % en 2024, mais en contexte de crise sécuritaire aggravée — ce qui rend l'interprétation ambiguë : est-ce l'effet des 2,4 millions de doses OCV 2022-2024, ou un épuisement des populations susceptibles dans les zones accessibles ?

Comparaison des deux épidémies — cas annuels, CFR et OCV doses (2010-2019 vs 2022-2025)
Superposition des deux trajectoires épidémiques : barres empilées (cas Épidémie 1 en bleu, Résurgence en orange), ligne CFR (axe droit), et doses OCV cumulées (zone grisée). Les deux épidémies partagent un CFR initial > 2 % mais diffèrent profondément dans leur dynamique de propagation.Source : Fanal — données MSPP, PAHO, OMS, CDC

Tableau comparatif — Épidémie 1 (2010-2019) vs Résurgence (2022-2025)

IndicateurÉpidémie 1 (2010-2019)Résurgence (2022-2025)Différentiel
Durée9 ans2,5 ans (en cours)Résurgence plus courte
Cas totaux (cumulés)~820 300~88 300 (août 2024)−89 % de volume
Décès cumulés~9 792~1 323+−87 % de décès
Pic annuel (cas)352 033 (2011)54 413 (2023)−85 % au pic
CFR de démarrage2,26 % (2010)2,25 % (2022)Quasi-identique
CFR moyen période1,17 %1,47 %Résurgence +0,30 pts
Épicentre initialArtibonite/Centre (67 %)Ouest (36 %)Déplacement vers urbain
Cause d'entréeMINUSTAH / MirebalaisCrise humanitaire gangsEndogène vs exogène
OCV administrées~2 508 000 (2013-2019)~2 432 551 (2022-2024)Volume similaire
Haïti = % cas mondiaux57 % (2010-2011)<5 % (2022-2023)Contexte épidémique mondial différent

Sources : PAHO, CDC MMWR, NEJM Barzilay 2013, UNICEF, MSPP NCSS. Le CFR de démarrage quasi-identique (2,26 % vs 2,25 %) est le résultat le plus troublant : malgré 12 ans d'expérience et un système de surveillance renforcé, la létalité initiale reste au même niveau — signe que l'accès aux soins lors des premières semaines est aussi dégradé en 2022 qu'en 2010.

Analyse spatiale — déplacement de l'épicentre (2010 vs 2022-2023)

La géographie des deux épidémies est l'un des résultats analytiques les plus riches du dataset. En octobre-novembre 2010, les trois premiers départements touchés sont l'Artibonite (42,5 %), le Centre (24,0 %) et l'Ouest (19,6 %). Cette distribution reflète la contamination initiale : les Casques bleus du contingent népalais de la MINUSTAH ont introduit Vibrio cholerae O1 dans la Rivière Meille, affluent de l'Artibonite, à Mirebalais (Centre). La propagation aval suit le cours de l'eau vers l'Artibonite puis vers la zone métropolitaine.

En octobre 2022-décembre 2023, la carte est inversée. L'Ouest concentre désormais 36,1 % des cas (27 663 cas), suivi du Centre (19,9 %), puis de l'Artibonite (13,8 %). Les cinq départements du nord et du sud, absents ou marginaux en 2010, représentent collectivement 26,2 % de la Résurgence (Nippes 5,0 %, Sud 4,6 %, Grand'Anse 3,9 %, Nord-Ouest 3,2 %, Nord-Est 1,5 %, Sud-Est 2,2 %). Ces nouvelles zones constituent des poches de susceptibilité maximale : pas d'immunité naturelle acquise lors de l'Épidémie 1, infrastructures WASH dégradées, accès aux soins limité.

Le déplacement vers l'Ouest est causalement cohérent avec la nature de la résurgence : Port-au-Prince concentre les camps de déplacés internes (plus de 700 000 personnes en 2023), les quartiers sous contrôle de gangs où les services WASH ont été abandonnés, et les hôpitaux dont le HUEH (principal hôpital public) a été fermé par les gangs. Ce n'est plus une épidémie rurale d'introduction externe — c'est une épidémie urbaine de délabrement institutionnel.

Répartition départementale des cas suspects — comparaison 2010 (Oct-Nov) vs 2022-2023
Graphique en barres horizontales comparant la part de chaque département dans les premiers cas : bleu = Épidémie 1 (Oct-Nov 2010, 3 départements signalés), orange = Résurgence (Oct 2022 – Déc 2023, 10 départements). L'inversion Artibonite → Ouest illustre le déplacement de l'épicentre rural vers l'urbain.Source : Fanal — CDC MMWR nov. 2010 ; PAHO sitrep n°20 déc. 2023

Répartition départementale — Épidémie 1 Oct-Nov 2010 vs Résurgence Oct 2022–Déc 2023

DépartementÉpidémie 1 (2010)% 2010Résurgence (2022-23)% 2022-23
Artibonite39 00042,5 %10 60113,8 %
Centre22 00024,0 %15 25819,9 %
Ouest18 00019,6 %27 66336,1 %
Nordnd7 4909,8 %
Nippesnd3 8205,0 %
Sudnd3 5404,6 %
Grand'Ansend2 9803,9 %
Nord-Ouestnd2 4803,2 %
Sud-Estnd1 6502,2 %
Nord-Estnd1 1731,5 %

Sources : CDC MMWR (3 déc. 2010 — données partielles Oct-Nov) ; PAHO sitrep n°20 (18 déc. 2023 — cumul Oct 2022 – Déc 2023 = 76 675 cas). Les 7 départements absents du tableau 2010 (nd) n'étaient pas encore touchés lors de la collecte CDC. Le total 2010 ne couvre que 3 départements car les autres n'avaient pas encore signalé à la date CDC.

Impact de la vaccination OCV — deux campagnes, deux tests naturels

Le dataset choléra offre deux tests naturels quasi-expérimentaux de l'efficacité des campagnes de vaccination par voie orale (OCV). Le premier est l'intervention post-Matthew de 2016 : 820 000 doses administrées après le rebond de l'ouragan, suivies d'une chute de 67 % des cas en 2017 (41 119 → 13 681) et de 57 % des décès (370 → 159). Le deuxième est la campagne de la Résurgence 2022-2024 : 2,43 millions de doses sur deux ans, suivies d'une chute de 81 % des cas en 2024 vs 2023 (54 413 → 10 322).

L'interprétation dose-réponse doit rester prudente. Ces observations ressemblent à des séries temporelles interrompues (Interrupted Time Series Analysis — ITSA) mais sans groupe contrôle géographique fiable — les données départementales ne permettent pas de distinguer les zones OCV des zones non-OCV avec une granularité suffisante. La baisse de 2017 pourrait partiellement refléter l'épuisement naturel de la vague post-Matthew indépendamment du vaccin. La baisse de 2024 survient également en contexte de restriction d'accès par les gangs — la réduction des cas pourrait en partie traduire une réduction de la surveillance dans les zones inaccessibles (sous-déclaration différentielle).

Malgré ces limites, la cohérence des deux épisodes est frappante. Dans les deux cas, l'administration d'un volume substantiel d'OCV précède d'environ 12 mois une réduction de plus de 60 % des cas annuels. Cette régularité empirique, combinée aux données d'efficacité de l'OCV des essais randomisés (75-85 % en milieu endémique selon les méta-analyses OMS), renforce l'hypothèse causale. Ce n'est pas une preuve — c'est un faisceau d'indices concordants.

Impact OCV — doses administrées vs évolution des cas suspects et du CFR (2013-2025)
Graphique dual-axe : barres bleues = cas suspects annuels (axe gauche), courbe verte = doses OCV cumulées par an (axe droit), ligne rouge pointillée = CFR. Les deux fenêtres OCV majeures (2016 : 820 k doses ; 2022-2024 : 2,4 M doses) sont annotées avec leurs effets observés l'année suivante.Source : Fanal — données MSPP, UNICEF, PAHO, OMS

Analyse avant-après des deux grandes campagnes OCV — effets observés

Campagne OCVDosesCas avantCas après (n+1)Variation casDécès avantDécès aprèsVariation décès
Post-Matthew 2016820 00041 119 (2016)13 681 (2017)−66,7 %370 (2016)159 (2017)−57,0 %
Résurgence 2022-20242 432 55154 413 (2023)10 322 (2024 Jan-Août)−81,0 %699 (2023)148 (2024 partiel)−78,8 %

Méthode : comparaison simple avant-après au niveau national (ITSA sans contrôle). Les données 2024 sont partielles (Jan-Août). Limites : absence de groupe contrôle, sous-déclaration probable dans les zones sous contrôle de gangs en 2024, cycles naturels de l'épidémie indépendants du vaccin. Ces résultats sont compatibles avec une efficacité OCV de 60-80 % mais ne constituent pas une preuve d'efficacité au sens statistique rigoureux.

Croisement choléra × données socio-économiques — la triple crise

L'analyse croisée entre les données épidémiologiques et socio-économiques (dataset Fanal-Agro 2014-2024) révèle des co-mouvements structurants. Sur la fenêtre commune 2014-2023, les années de résurgence (2022-2023) correspondent simultanément aux niveaux les plus élevés d'insécurité alimentaire aiguë (IPC Phase 3+, 4,7-5,0 millions de personnes), d'incidents armés (ACLED) et de cas de choléra. C'est la signature de la « triple crise » : une convergence de facteurs épidémiques, alimentaires et sécuritaires qui se renforcent mutuellement.

Deux mécanismes causaux sont documentés dans la littérature et cohérents avec les données haïtiennes. Premièrement, la malnutrition aiguë augmente la susceptibilité au choléra : les enfants en état de malnutrition sévère ont une mortalité choléra 2 à 5 fois supérieure selon les études en milieu africain. En Haïti, l'insécurité alimentaire touche 5 millions de personnes en 2023 — soit 42 % de la population — dans le même contexte géographique que la résurgence. Deuxièmement, le blocage de la RN1 par les gangs depuis 2022 compromet simultanément l'acheminement des denrées alimentaires ET la distribution des médicaments et des solutions de réhydratation orale.

L'emploi informel est le prédicteur le plus robuste de l'insécurité alimentaire dans le dataset Agro (p = 0,010, test de Granger confirmé). Or l'emploi informel est aussi le facteur structurel le plus lié à l'accès à l'eau potable : un travailleur informel sans contrat ne peut pas financer un abonnement à un réseau d'eau formel, et dépend des sources de rue souvent contaminées. Ce triangle emploi informel → eau non sécurisée → choléra est le mécanisme de fond qui relie les deux crises.

Indice de triple crise — choléra, insécurité alimentaire et violence (2014-2025)
Superposition normalisée de trois indices sur 2014-2025 : intensité choléra (cas/100 000, axe gauche), insécurité alimentaire IPC Phase 3+ en millions de personnes (ligne bleue, axe droit), incidents armés ACLED par année (histogramme gris, axe droit secondaire). Les années 2022-2023 apparaissent comme le point de convergence maximal des trois facteurs.Source : Fanal — données MSPP/PAHO, FAO/WFP IPC, ACLED

Synthèse croisée choléra × indicateurs socio-économiques (2014-2023)

AnnéeCas choléraInsec. alim. IPC3+ (M)Emploi informel (%)Incidents ACLEDPhase
201421 9161,5 M82,5 %faibleÉpidémie 1 — déclin
201536 0451,9 M83,0 %faibleRebond El Niño
201641 1192,4 M83,5 %modéréRebond Matthew
201713 6812,6 M84,0 %modéréDéclin OCV
20183 8312,6 M85,0 %élevéFin Épidémie 1
20196363,7 M86,0 %élevéExtinction / Peyi Lock
202004,1 M86,5 %élevéInter-épidémique
202104,4 M87,0 %très élevéInter-épidémique
202220 2624,7 M87,5 %très élevéRésurgence démarrage
202354 4135,0 M88,0 %très élevéRésurgence expansion

Sources : MSPP/PAHO (choléra), FAO/WFP IPC Haïti (insécurité alimentaire), ILO/IHSI (emploi informel), ACLED (incidents armés). Les valeurs ACLED 2014-2023 sont indicatives (catégories : faible < 500, modéré 500-1 000, élevé 1 000-2 000, très élevé > 2 000 incidents/an). Note : l'interruption choléra 2020-2021 survient malgré une insécurité alimentaire et sécuritaire en hausse — soulignant que les facteurs socio-économiques créent la vulnérabilité mais ne déclenchent pas seuls la transmission (il faut aussi l'introduction du pathogène).

Analyse de la sous-déclaration — un biais structurel amplifié par la crise

La sous-déclaration est une problématique centrale dans les données choléra haïtiennes, particulièrement accentuée depuis 2022. Plusieurs signaux convergent. Premièrement, le CFR de 2,25 % lors du démarrage de la résurgence (Q4 2022) est anormalement élevé pour un pays ayant 12 ans d'expérience dans la prise en charge du choléra. En conditions normales de soins rapides (réhydratation dans les 4 heures), le CFR du choléra est inférieur à 0,5 %. Un CFR de 2 % signale soit une létalité réelle élevée (accès aux soins bloqué), soit une sous-déclaration des cas non mortels — ou les deux simultanément.

Deuxièmement, la qualité des données pour 2023 et 2024 est cotée '2' (estimée par différence de cumulatifs PAHO) dans notre dataset, contre '1' (officielle) pour les premières semaines de 2022 et les données MSPP complètes de 2010-2017. Les données 2023 sont calculées par soustraction : cumul PAHO décembre 2023 (76 675) moins cumul décembre 2022 (20 262) = 56 413 cas. Cette méthode est valide mais ne capture pas les cas survenus dans les zones non rapportées.

Troisièmement, en 2024, 48 % des hôpitaux haïtiens étaient sous l'influence directe de coalitions armées selon le OCHA, et le HUEH — principal hôpital de référence de Port-au-Prince — était fermé depuis mars 2024. Le blocage de l'accès aux soins réduit mécaniquement les cas signalés (un patient qui ne parvient pas à l'hôpital n'est pas compté) tout en augmentant la létalité des cas qui parviennent à être pris en charge. La sous-déclaration de 2024 est probablement plus élevée que pour toute autre année de la série, rendant le ralentissement de 81 % partiellement artéfactuel.

  • Signal 1 — CFR anormalement élevé

    CFR de 2,25 % en Q4 2022 et 1,46 % en Q1 2025 (vs seuil OMS urgence = 1 %, objectif soins optimaux < 0,5 %). Chaque point de CFR au-dessus de 1 % est un double signal : mortalité excessive ET sous-numération des cas survivants.

  • Signal 2 — Données estimées par différence (2023-2024)

    La méthode cumul-différence (PAHO) est fiable si les sitreps couvrent 100 % du territoire. En 2023-2024, les zones sous contrôle de gangs (Grand-Ravine, Cité Soleil, Bel-Air, Lizon) ne sont pas couvertes par la surveillance passive DELR — biais géographique systématique.

  • Signal 3 — Effondrement du système de notification

    48 % des hôpitaux sous influence de gangs en 2024 (OCHA). Fermeture HUEH (mars 2024). Blocage RN1 → ruptures de stocks SRO. Ces facteurs créent un biais de sous-déclaration différentielle : les cas dans les zones inaccessibles ne sont pas comptés.

  • Limite — impossible de quantifier le biais

    Sans système de surveillance sentinelle communautaire ou de méthodes capture-recapture dans les zones affectées, la magnitude réelle de la sous-déclaration ne peut être estimée avec précision. Les méthodes d'excès de mortalité (comparaison registres civils) pourraient être explorées mais se heurtent à l'effondrement des registres d'état civil depuis 2022.

Positionnement international — succès de l'élimination, persistance de la résurgence

L'élimination de 2019-2022 place Haïti dans un groupe très restreint de pays ayant effectivement interrompu une épidémie de choléra après une phase de transmission intense. Le Yémen (2016-présent), la RDC (endémie continue depuis 1977) et le Zimbabwe (2008-2009) n'ont pas réussi une telle interruption. Haïti reste le seul pays à avoir éliminé puis subi une résurgence majeure dans la même décennie — une configuration inédite qui pose des questions scientifiques fondamentales sur la durabilité de l'immunité de groupe et les conditions structurelles de maintien de l'élimination.

La comparaison du CFR est également instructive. Le CFR moyen mondial du choléra en 2022-2023 était de 1,5-2,0 % selon l'OMS — Haïti se situe dans cette fourchette (1,28 % en 2023, 1,43 % en 2024). Mais ce résultat cache une hétérogénéité : dans les pays à système de santé fonctionnel (Bangladesh, Inde), le CFR est inférieur à 0,5 %. Le CFR haïtien de 1,46 % en Q1 2025 — dépassant le seuil d'urgence OMS (1 %) — reflète l'effondrement du système de santé plutôt qu'une virulence particulière de la souche circulante.

Sur le plan de la surveillance épidémiologique, Haïti a maintenu un système MSPP/NCSS de qualité documentée pendant l'Épidémie 1 (qualité 1 pour toutes les années-clés). La dégradation de la qualité des données depuis 2022 (passage en qualité 2 pour 2023-2024) est elle-même un indicateur de délabrement institutionnel — non pas de défaillance méthodologique des épidémiologistes, mais de blocage structurel de l'accès aux zones affectées.

CFR choléra Haïti vs seuils OMS et pays comparables (2010-2025)
Évolution du CFR haïtien (barres) superposée aux seuils OMS : urgence (1 %, ligne rouge) et objectif soins optimaux (0,5 %, ligne orange). La courbe pointillée représente le CFR moyen mondial 2022-2023. Les années dépassant le seuil d'urgence sont marquées en rouge.Source : Fanal — données MSPP, OMS, PAHO. CFR mondial : OMS Weekly Epidemiological Record 2023.

Comparaison internationale — épidémies majeures de choléra (sélection)

Pays / ÉpidémiePériodeCas (estimés)DécèsCFR moyenÉlimination
Haïti — Épidémie 12010–2019820 3009 7921,17 %✓ Fév. 2019
Haïti — Résurgence2022–2025~88 300+1 323+1,47 %En cours
Yémen2016–présent>2 500 000>3 9000,15 %✗ Endémie active
RDC1977–présentEndémique>10 000/an~1,5 %✗ Endémie
Zimbabwe2008–200998 0004 3004,4 %✓ 2009
Bangladesh2022–2023Endémique<0,5 %/an<0,5 %N/A (endémie contrôlée)

Sources : OMS (Weekly Epidemiological Record), PAHO, CDC. Le cas du Zimbabwe 2008-2009 est le plus proche structurellement d'Haïti 2010 : épidémie explosive dans un pays à faible capacité de santé. L'élimination haïtienne de 2019 reste l'une des rares interruptions documentées d'une épidémie nationale de choléra — un succès de santé publique qui rend la résurgence de 2022 d'autant plus préoccupante.

Note épidémiologique T1 2025 — état de la situation et projections saison pluvieuse

Au 29 mars 2025, le MSPP recense 1 298 cas suspects, 9 cas confirmés et 19 décès depuis le 1er janvier (source : Haitian Times/MSPP). Le CFR de 1,46 % dépasse le seuil d'urgence OMS de 1 %, confirmant la persistance de la crise de létalité. Les nouveaux foyers signalés sont concentrés dans les camps de déplacés de Cité Soleil, Arcahaie et dans les quartiers de Port-au-Prince sous contrôle de gangs — cohérent avec la dynamique de la résurgence qui reste dominée par les zones d'accumulation de vulnérabilités urbaines.

La saisonnalité du choléra en Haïti présente deux pics liés aux saisons des pluies : avril-juin (première saison) et septembre-novembre (deuxième saison). Les données de l'Épidémie 1 montrent systématiquement des rebonds en saison pluvieuse — le rebond de 2015 (+64 % vs 2014) survient en période El Niño, et le rebond de 2016 (+14 %) est amplifié par Matthew en octobre. Sans amélioration significative de l'accès aux soins et de la couverture OCV dans les camps de déplacés, la saison pluvieuse d'avril 2025 représente un risque de rebond documenté.

Les projections quantitatives sur données trimestrielles partielles sont intrinsèquement limitées (n = 5 points pour la résurgence 2022-2025). En l'absence d'un modèle ARIMAX complet avec régresseurs pluviométrie CHIRPS et incidents ACLED mensuels, le scénario de base conservateur est une persistance à niveau faible (< 5 000 cas/an) si la couverture vaccinale OCV reste maintenue dans les zones prioritaires et si la saison pluvieuse n'est pas associée à un choc extrême. Le scénario pessimiste — dépassement du seuil de 20 000 cas/an — est plausible en cas d'escalade sécuritaire bloquant la distribution d'OCV et de SRO.

  • Indicateur de surveillance 1 — CFR hebdomadaire

    Le CFR Q1 2025 (1,46 %) est le signal de suivi prioritaire. Tout CFR > 1 % maintenu sur 4 semaines consécutives déclenche le niveau d'urgence OMS. Un retour sous 1 % indiquerait une amélioration de l'accès aux soins.

  • Indicateur de surveillance 2 — Taux d'attaque départemental Ouest

    L'Ouest concentre 36 % de la résurgence. Le taux d'attaque dans les camps de déplacés est le baromètre le plus sensible : une augmentation de > 50 % sur 2 semaines est un signal précoce de pic épidémique.

  • Action prioritaire — OCV dans les camps de déplacés

    La fenêtre pré-saison pluvieuse (mars-avril 2025) est critique pour administrer des doses OCV dans les camps de Cité Soleil, Arcahaie et Tabarre. L'expérience 2016-2017 montre qu'un délai de 6-12 mois entre administration OCV et effet épidémiologique est observable.

Chronologie des chocs identifiés
  1. 21 oct. 2010

    Introduction du choléra — contaminaton MINUSTAH à Mirebalais

    Premier cas confirmé en Artibonite/Centre. Origine : rejets de la base MINUSTAH népalaise dans la Rivière Meille. 10 départements atteints en 29 jours. CFR initial de 2,26 % — signal d'alerte d'emblée.

  2. 2011

    Pic historique — 352 033 cas, 3 651 décès

    Haïti représente 57 % des cas mondiaux de choléra en 2010-2011. La saison pluvieuse aggrave la transmission. La réponse humanitaire internationale est massive mais sous-dimensionnée face à l'ampleur.

  3. 2013

    Lancement du Plan national d'élimination 2013-2022

    Déploiement des premières campagnes OCV ciblées (158 000 doses). Mise en place des équipes mobiles EMIRA. Début du long déclin qui mènera à l'élimination.

  4. Oct. 2016

    Ouragan Matthew — rebond choléra Grand-Sud (+14 %)

    Matthew dévaste le Grand-Sud et la Grande-Anse. Rebond choléra de +14 % vs 2015 avec 41 119 cas. Campagne OCV d'urgence de 820 000 doses déployée. L'effet sur les décès est net : +15 % en 2016, −57 % en 2017.

  5. 4 fév. 2019

    Dernier cas confirmé Épidémie 1 — début de l'élimination

    636 cas suspects seulement en Jan-Oct 2019. Baisse de 81 % vs même période 2018. La PAHO confirme officiellement l'élimination en février 2022 après 3 ans sans cas. Résultat historique en santé publique.

  6. 2020–2021

    Zéro cas — COVID, séisme (août 2021), assassinat Moïse (juil. 2021)

    Aucun cas de choléra confirmé malgré deux chocs majeurs. Le séisme d'août 2021 (2 248 morts, Grand-Sud) et l'assassinat du président ne déclenchent pas de résurgence. La surveillance passive DELR tient.

  7. 1 oct. 2022

    Résurgence — deux premiers cas confirmés à Port-au-Prince

    Premiers cas dans l'Ouest (zone métro Port-au-Prince), non en Artibonite. Contexte : coalitions armées contrôlant 50 % de Port-au-Prince, camps de déplacés en expansion, effondrement des services WASH. CFR initial de 2,25 % — identique à 2010.

  8. 2023

    Expansion à 10 départements — 54 413 cas

    Tous les 10 départements signalent des cas. Le blocage de la RN1 par les gangs empêche l'acheminement des soins et des SRO. Sous-déclaration élevée dans les zones inaccessibles. OCV : 1,03 million de doses en 2023.

  9. 2024

    Ralentissement relatif (−81 %) — HUEH fermé par les gangs

    10 322 cas en Jan-Août 2024. Mais 48 % des hôpitaux sous influence de gangs, HUEH fermé depuis mars 2024. Le CFR reste à 1,43 % > seuil urgence. Ralentissement partiellement artéfactuel (sous-déclaration).

  10. Q1 2025

    Persistance dans les camps de déplacés — CFR 1,46 %

    1 298 cas, 19 décès au 29 mars 2025. Nouveaux foyers : Cité Soleil, Arcahaie, camps Port-au-Prince. CFR 1,46 % dépasse le seuil OMS. Saison pluvieuse d'avril 2025 : risque de rebond documenté.

Implications — de la gestion d'urgence à la prévention structurelle

L'enseignement central de cette étude est que le choléra haïtien est, depuis 2022, une maladie de conditions socio-environnementales plus que d'épidémie classique. L'OCV est nécessaire mais insuffisante — elle protège les individus mais ne répare pas les infrastructures WASH, ne rouvre pas les hôpitaux fermés par les gangs, et ne nourrit pas les 5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë. La résurgence ne sera pas contrôlée durablement par des campagnes vaccinales seules.

Le CFR de 1,46 % au T1 2025 — dépassant le seuil OMS depuis plus de deux ans — est le signal le plus urgent. Il indique que le système de santé n'est pas en mesure de traiter les patients à temps, non par manque de savoir-faire, mais par blocage de l'accès physique. Tant que les corridors humanitaires vers les zones sous contrôle de gangs ne seront pas sécurisés, et tant que les infrastructures WASH urbaines ne seront pas réhabilitées dans les camps de déplacés de Port-au-Prince, le CFR restera au-dessus du seuil d'urgence.

  • Priorité 1 — Sécuriser les corridors OCV et SRO

    La fenêtre pré-saison pluvieuse (mars-avril 2025) est critique. Les camps de Cité Soleil, Arcahaie et Tabarre sont les foyers actuels. Sans accès sécurisé pour administrer des doses OCV et distribuer des solutions de réhydratation orale, le risque de rebond en avril-juin 2025 est documenté.

  • Priorité 2 — WASH en urgence dans les camps de déplacés

    Les 700 000+ déplacés internes concentrés dans la zone métro Port-au-Prince constituent le réservoir de susceptibilité principal. L'accès à l'eau potable et à l'assainissement dans ces camps est la mesure préventive à plus fort rendement — un investissement WASH sécurise 5 fois plus de personnes qu'une dose OCV pour le même coût (données LSHTM).

  • Priorité 3 — Surveillance sentinelle dans les zones inaccessibles

    La sous-déclaration dans les zones sous contrôle de gangs est le point aveugle le plus dangereux. Un réseau de surveillance communautaire (agents de santé communautaire formés à la détection rapide) pourrait partiellement compenser l'absence d'accès hospitalier et permettre des estimations de sous-déclaration par méthode capture-recapture.

  • Limite — données annuelles, puissance statistique limitée

    Avec 13 points de données actives (hors années zéro), les modèles quantitatifs (ARIMAX, régression Poisson) sont limités en puissance. Une série mensuelle complète, si elle peut être reconstituée à partir des sitreps PAHO hebdomadaires, permettrait des analyses de saisonnalité et de prédiction beaucoup plus robustes.

Sources et documents de référence

Cette étude est produite dans le cadre du programme analytique de Fanal sur les crises humanitaires haïtiennes. Pour les données socio-économiques complémentaires, voir l'étude Fanal Agro 2014-2024.

Voir aussi : Étude Agro 2014-2024 ↗